POINTE DE VITESSE
Texte extrait de « Histoires vraies ou presque ! » recueil de nouvelles de Céline Amaz
Par un beau matin d’été, Paul, 18 ans1/2, fraîchement bardé de son permis de conduire, roule tranquillement sur une petite route départementale au volant de sa belle 2CV.
Étudiant en arts plastiques, il a dépensé toutes ses économies, durement amassées en travaillant chez « Mac do » le soir et les week-ends, pour se la payer.
Bien sûr, la bête n'est pas toute neuve, mais elle est le symbole de sa nouvelle liberté : l'indépendance totale pour ses déplacements et, il en est très fier.
Ce matin d’août, il est parti très tôt, laissant ses parents inquiets, pour rejoindre ses amis dans un camping d'Argelès sur mer, où il a l’intention de passer de joyeuses vacances, les premières en tant qu’adulte, et, il est aussi heureux que s'il avait été au volant d'une voiture de course.
Il a choisi de partir un jour de semaine pour qu'il n'y ait pas trop de circulation pour son premier périple et n’étant propriétaire de son véhicule que depuis trois jours, il conduit très prudemment.
Il fait beau, il a pu enlever la capote et il trouve très agréable d'avoir les cheveux au vent.
Il a fait les trois quarts de son trajet, il constate en regardant sa montre qu'il est dans les temps quand la voiture commence à tousser.
Au début, il pense que c'est une saleté dans l'essence, c'est ce que dit son père quand la sienne fait pareil, et ne s'inquiète pas outre mesure.
Mais au bout de quelques kilomètres, le moteur a un gros sursaut et la voiture s'arrête complètement Paul essaye de redémarrer mais en vain.
Il sort et ouvre le capot, malheureusement pour rien car il ne connait rien à la mécanique.
Son père prévoyant, lui a appris à faire les niveaux et à changer une roue mais pas comment réparer un tacot qui ne veut plus rouler !
Ne sachant que faire dans une situation pareille, il prend son portable et appelle ses parents.
Il est surpris de tomber sur le répondeur de la maison car sa mère lui avait dit qu’elle ne bougerait pas de la journée, attendant que son fils l’appelle pour lui dire qu’il était bien arrivé.
Lui qui était si heureux, cinq minutes auparavant, de pouvoir respirer loin de ses vieux, en veut à sa mère de ne pas être disponible à la seconde où il a besoin d’elle.
Pour se venger il laisse un message volontairement alarmiste !
Paul commence à se dire qu'il s'est fait avoir en achetant cette bagnole, malgré un contrôle technique en règle et que ses vacances vont être gâchées quand une grosse voiture allemande gris métallisé ralentit en passant à sa hauteur et s’arrête un peu plus loin.
Un homme d'une cinquantaine d'années, portant une chemisette blanche ouverte sur une chaîne en or, avec un jean noir et des santiags en sort.
En voyant ce personnage de polars américains s'approcher de lui avec un sourire trop blanc, Paul avale difficilement sa salive, persuadé d'avoir affaire à un gros bonnet du milieu.
L'homme s'adresse à lui avec un grand sourire :
« Tu as un problème mon petit ?
Paul bégaye :
- non euh, oui.. ..ma ..ma.. voiture ne veut plus dé.. démarrer…
- faut dire qu'elle n'est plus de première jeunesse ta tire ! j’avais la même quand j’étais jeune.
- oui, mais je ne l’ai que depuis trois jours et le contrôle technique était parfait.
- faut se méfier des contrôles techniques trop parfaits, c’est tous des voleurs là-dedans ! Je sais de quoi je parle, je suis garagiste. Bon, qu’est-ce qu’il s'est passé ?
- et bien, je roulais tranquillement quand elle s'est mise à tousser. Au début, j'ai cru que c'était une saleté dans l'essence mais elle s'est arrêtée et depuis elle ne veut plus démarrer.
- tu as mis de l’essence au moins ?
- mais oui ! J'en ai mis il y a trois jours quand je l'ai eu et la jauge n'a pas baissé depuis.
Le garagiste a un petit sourire ironique en coin.
- écoute petit, là, j'ai rien pour voir ce qu'elle a. Si tu veux, j'ai une barre de remorquage dans ma voiture, je peux te tracter jusqu’à chez moi où je pourrais t’en dire plus.»
Paul n’est pas très rassuré, il veut rejeter l’offre de ce bon samaritain quand celui-ci voyant son air inquiet ajoute :
- te biles pas petit, je sais bien que quand on est jeune on n’a pas trop de sous, je te ferai pas payer le remorquage, vu qu’en plus je le fais avec ma voiture perso, alors, tu te décides ou tu campes là ?
Paul se dit que s’il ne veut pas dormir sur le bord de la route, il n'a pas vraiment le choix.
De plus, il commence à trouver son mafioso de plus en plus sympathique et sa journée prend un tournant aventureux qui lui fera certainement plein de choses à raconter
à ses potes.
Il se jette donc dans la gueule du loup et accepte sans se faire prier.
L'homme sort une barre métallique de son coffre, en accroche une extrémité à l'arrière de sa puissante voiture, l’autre à l’avant du véhicule de Paul et, la caravane se met en route lentement.
Ils ont parcouru quelques kilomètres à petite allure, quand une autre grosse berline allemande identique, sauf par la couleur, à celle du sauveteur de Paul et conduite par un homme coiffé d'une casquette rouge le dépasse et ralentit pour se positionner au niveau de la voiture dépanneuse.
Paul voit que les hommes se parlent mais avec le bruit de l'air dans l'habitacle il ne peut entendre ce qu'ils se disent.
Par contre, il voit clairement l'homme à la casquette faire un doigt d'honneur à l'autre avant de partir en accélérant nerveusement !
Paul comprend, tout de suite que son dépanneur a l'intention de relever l'affront quand il sent une pression soutenue dans le bas de son dos qui lui indique que lui aussi a accéléré fortement.
Il s'accroche à son volant en hurlant car, très vite il se retrouve à une vitesse que sa voiture ne peut atteindre par elle-même.
Paul a beau klaxonner frénétiquement, faire des appels de phares, des grands gestes pour lui rappeler sa présence mais rien n'y fait.
Au contraire, même, il lui semble qu'il va de plus en plus vite.
Visiblement, le garagiste l’a complètement oublié !
Le jeune homme est complètement paniqué.
Il hurle, pleure, prie pour que tout cela s'arrête.
Par moments, sa voiture fait des soubresauts et il entend des bruits
si atroces qu’il pense qu’elle va se désintégrer comme celle de Bourvil dans « le Corniaud» et l’image ne le fait plus du tout rire.
Le pire, c’est dans les virages : la 2cv tangue tellement qu’il a peur de se retourner.
Alors, qu’il en a rêvé depuis des mois, il regrette amèrement tous les efforts qu’il a fait pour pouvoir acquérir cet engin.
Il pense vraiment que son heure est venue.
Il songe à sa mère qui a tout fait pour le dissuader et voudrait pouvoir retourner quelques heures en arrière.
Tout à coup, il a enfin une lueur d’espoir !
Il se rend compte qu’ils viennent de passer devant des gendarmes effectuant un contrôle radar et que celui-ci a flashé.
Il est persuadé que leurs collègues vont les arrêter plus loin et qu’il va être sauvé.
Mais ce qu’il ne sait pas, c’est que le gendarme préposé à la machine, ce jour-là, s’appelle Christian Fourcade, et qu’il est réputé pour être un pro du lever du coude à toute occasion.
Le cortège en passant devant lui déclenche le radar trois fois !
Il n’a jamais vu ça.
Ebahi par la situation exceptionnelle, il prend son talkie-walkie et braille surexcité à la manière d’un Léon Zitrone devant une course hippique :
« Attention ! Attention ! Une BMW noire immatriculée dans l’Aude à 160 suivie d’une autre BMW même modèle mais grise à 157 et le plus extraordinaire … une 2cv verte qui leur colle au train et qui klaxonne pour les doubler ! »
Ses collègues postés
plus loin, se regardent, navrés de constater les dégâts de l’alcool, aucun d’eux ne bouge quand ils entendent son message.
Heureusement, pour Paul, il arrive enfin chez le garagiste.
La voiture noire les y attend, le conducteur n’est autre que son beau-frère associé.
Les deux hommes sont ravis de leur exploit et se moquent gentiment de Paul devant sa mine blafarde.
Ils lui mettent le plein gratuitement, lui resserrent quelques pièces pour ne pas qu’il soit embêté puis, lui souhaitent bonne route.
Paul repart, doucement, très doucement, rejoindre ses camarades.
Depuis ce jour, il ne fait plus jamais confiance à la jauge de niveau d’essence d’une voiture même maintenant qu’il en a une neuve !


